Le présent rapport propose une analyse exhaustive et multidimensionnelle du secteur du transport interurbain en Côte d’Ivoire, couvrant la période allant de 2023 au premier trimestre 2026. Cette étude se concentre spécifiquement sur les flux de mobilité reliant la capitale économique, Abidjan, aux principaux pôles urbains de l’intérieur (Bouaké, Yamoussoukro, San-Pédro, Korhogo et Man). L’analyse s’articule autour des dynamiques infrastructurelles, des modèles économiques des opérateurs formels et informels, des défis sécuritaires et des impacts réglementaires récents.
Le secteur des transports, pilier fondamental contribuant entre 7 % et 10 % au PIB ivoirien 1, traverse une phase de mutation profonde. Cette période est marquée par une dichotomie croissante : d’une part, une modernisation accélérée des infrastructures routières (réhabilitation de la Côtière, extension de l’Autoroute du Nord) et aéroportuaires ; d’autre part, une crise structurelle du transport ferroviaire voyageurs et une pression inflationniste exacerbée par des réformes fiscales controversées, notamment l’application de la TVA à 18 % en 2025.
L’étude révèle une segmentation claire du marché où le transport routier demeure hégémonique pour la mobilité de masse, structuré par un oligopole de compagnies majeures (UTB, SBTA, AVS) qui dictent les standards tarifaires. Parallèlement, le transport aérien domestique, opéré par Air Côte d’Ivoire, ne se positionne plus uniquement comme un luxe mais comme une nécessité logistique pour les liaisons septentrionales (Korhogo) et occidentales (Man), en réponse aux contraintes de temps et de sécurité. Le rail, quant à lui, brille par son absence sur le segment voyageurs, laissant un vide capacitaire critique sur l’axe Nord-Sud.
1. Contexte Macro-Logistique et Infrastructurel
La Côte d’Ivoire, véritable hub logistique de l’Afrique de l’Ouest, organise sa mobilité intérieure autour d’Abidjan, métropole macrocéphale concentrant les activités portuaires, industrielles et administratives. La connectivité entre cette métropole et l’hinterland est vitale pour l’écoulement des produits agricoles (cacao, anacarde) et la cohésion territoriale.
1.1 La Configuration du Réseau Routier National
Le réseau routier constitue l’artère vitale de la mobilité ivoirienne, absorbant plus de 90 % du trafic passagers et marchandises. L’état de ce réseau a connu des évolutions contrastées qui redéfinissent les temps de parcours et la rentabilité des opérateurs.
L’axe le plus stratégique demeure l’Autoroute du Nord (A3), qui relie Abidjan à Yamoussoukro (capitale politique) et s’étend désormais jusqu’à Bouaké. Cette infrastructure autoroutière a permis de réduire le temps de trajet Abidjan-Bouaké à environ 5 heures, contre plus de 7 heures auparavant, transformant la dynamique économique du centre du pays.4 Au-delà de Bouaké, la route nationale vers Korhogo et la frontière du Burkina Faso reste un axe crucial, bien que sujet à une usure rapide due au trafic lourd des camions de marchandises transfrontaliers.
Parallèlement, la réhabilitation intégrale de la route côtière (“La Côtière”) reliant Abidjan à San-Pédro, second poumon économique et portuaire du pays, a été un catalyseur majeur pour le secteur entre 2023 et 2025. Auparavant impraticable et nécessitant un détour par Gagnoa (plus de 10 heures de route), cet axe permet désormais une liaison directe en moins de 7 heures, revitalisant le tourisme balnéaire et les échanges commerciaux avec le Sud-Ouest.6
1.2 La Stagnation du Réseau Ferroviaire (Sitarail)
L’analyse du secteur ferroviaire met en lumière un paradoxe persistant. La ligne Abidjan-Ouagadougou, exploitée par Sitarail (filiale d’AGL/MSC), demeure une infrastructure clé pour le fret, mais son service voyageurs est à l’arrêt quasi-total depuis mars 2020, officiellement en raison de la pandémie de COVID-19, mais prolongé par des défaillances structurelles et des tensions géopolitiques.
Malgré des annonces répétées de reprise, notamment une tentative avortée en novembre 2023 où un service partiel avait été envisagé depuis Ouagadougou, la liaison voyageurs complète Abidjan-Bouaké-Ouagadougou reste inopérante en janvier 2026. Les raisons invoquées incluent la vétusté des rails et des voitures voyageurs, ainsi que des impératifs sécuritaires liés à la menace terroriste dans la zone frontalière nord. Cette absence de l’option ferroviaire force un report modal massif vers la route, accentuant la congestion et l’usure du bitume.
Il est impératif de distinguer ce réseau interurbain du projet de Métro d’Abidjan (Ligne 1). Bien que ce dernier partage l’emprise ferroviaire sur le tronçon Anyama-Port-Bouët, il s’agit d’un projet de transport urbain distinct dont la mise en service commercial est projetée à l’horizon 2028, et qui ne résoudra pas les problématiques de transport vers l’intérieur du pays.
2. Analyse des Opérateurs de Transport Routier : Typologie et Compétition
Le marché du transport routier de personnes est hautement concurrentiel, structuré autour d’une dichotomie entre le secteur formel (compagnies d’autocars) et le secteur artisanal ou informel (minicars “Massa” et taxis-brousse).
2.1 Les Géants du Secteur Formel (Autocaristes)
Les compagnies formelles dominent les liaisons longue distance grâce à des flottes d’autocars de grande capacité (50 à 70 places), des gares privées et une offre de services standardisée (climatisation, horaires fixes).
2.1.1 Union des Transports de Bouaké (UTB) : Le Leader Historique
UTB conserve sa position de leader incontesté sur le marché national. Disposant d’un maillage territorial dense, la compagnie dessert non seulement l’axe central (Abidjan-Yamoussoukro-Bouaké), mais étend ses ramifications vers l’Ouest (Daloa, Man, Soubré) et le Nord (Korhogo). UTB se distingue par ses infrastructures terminales massives, notamment à Adjamé et Yopougon, qui fonctionnent comme de véritables hubs logistiques.13 La compagnie a su segmenter son offre avec des services standards et “Prestige”, captant ainsi une clientèle variée allant de l’étudiant au cadre moyen.15
2.1.2 SBTA (Société de Transport Bamba et Affiliés) : Le Maître du Sud-Ouest
SBTA s’est imposée comme l’opérateur de référence sur l’axe Abidjan-San-Pédro. La compagnie a massivement investi dans le renouvellement de sa flotte pour capitaliser sur la réhabilitation de la route côtière. Ses gares à Adjamé, Treichville et Yopougon desservent également des villes intermédiaires clés comme Lakota et Divo.17 SBTA concurrence désormais directement UTB sur les axes du Nord et du Centre, illustrant une stratégie d’expansion agressive.
2.1.3 Les Challengers Stratégiques (AVS, STC, TSR)
- AVS (Aka et Vision Services) : Cet opérateur joue un rôle crucial sur l’axe Abidjan-Bouaké. AVS aligne souvent ses tarifs et ses stratégies sur ceux d’UTB, participant à une forme de régulation oligopolistique des prix sur ce corridor vital.20
- STC (Société de Transport Coulibaly) : Ancrée à Adjamé, STC est particulièrement performante sur les liaisons vers le Nord (Korhogo, Ferkessédougou), bénéficiant d’une forte fidélité communautaire et d’une réputation de robustesse.22
- TSR (Transport Sans Rizque) : Acteur historique, TSR maintient une part de marché significative grâce à une offre diversifiée et des départs fréquents vers Bouaké et le Nord.23
2.1.4 Les Transporteurs Transfrontaliers (Nour, Diarra)
Bien que leur vocation première soit internationale (Mali, Burkina Faso), les compagnies comme Nour Transport et Diarra Transport sont des acteurs incontournables pour la desserte du Grand Nord ivoirien. Leurs véhicules, conçus pour l’endurance extrême, offrent une alternative fiable pour rallier Korhogo ou Ouangolodougou, souvent sans les arrêts multiples des compagnies purement domestiques.24
2.2 Le Secteur Artisanal et Informel : La Résilience du “Massa”
Parallèlement aux autocars, le transport par minicars (type “Massa” de 18 à 25 places) et véhicules légers (“Ndiaga Ndiaye” ou assimilés) constitue une part substantielle de l’offre.
- Modèle Opératoire : Ces véhicules fonctionnent selon le principe du remplissage immédiat (“chargement à la criée”) dans des gares routières souvent anarchiques (ex : Gare Massa Adjamé, Gare TCF). Ils offrent une flexibilité horaire totale mais souffrent d’un déficit chronique de sécurité et de confort.26
- Compétitivité Prix : Historiquement moins chers, les “Massa” attirent une clientèle sensible au prix. Cependant, leur structure de coûts informelle leur permet d’échapper à certaines pressions fiscales (TVA), créant une distorsion de concurrence dénoncée par le patronat formel.3
3. Analyse Détaillée des Corridors : Logistique et Tarification (2025-2026)
L’analyse des prix et des temps de parcours révèle l’impact de l’inflation, des taxes et de l’amélioration des infrastructures. Les tarifs mentionnés ci-dessous reflètent la réalité du marché au début de l’année 2026, intégrant les hausses survenues courant 2025.
3.1 Corridor Centre : Abidjan ↔ Yamoussoukro ↔ Bouaké
Cet axe est l’épine dorsale du pays, bénéficiant des meilleures infrastructures routières.
| Destination | Distance | Temps Moyen | Opérateurs Clés | Tarif Standard (FCFA) | Tarif VIP (FCFA) | Observations |
| Yamoussoukro | 235 km | 3h00 | UTB, SBTA | 3 000 – 4 000 | 4 500 | Liaison autoroutière fiable. Forte fréquence de départ. 15 |
| Bouaké | 350 km | 5h00 | UTB, AVS, TSR | 6 000 – 6 500 | 7 100 | Hausse marquée des tarifs (anciennement 5 000 FCFA). Accord tacite sur le prix VIP à 7 100 FCFA. 20 |
Analyse : La mise en service complète de l’autoroute jusqu’à Bouaké a fluidifié le trafic, mais les gains opérationnels pour les transporteurs ont été absorbés par la hausse du carburant et la fiscalité. Le tarif de 7 100 FCFA pour un service VIP est devenu la norme pour la classe moyenne, marquant une rupture avec la tarification historique de 5 000 FCFA.20
3.2 Corridor Sud-Ouest : Abidjan ↔ San-Pédro
La réhabilitation de la route côtière a révolutionné cet axe, le faisant passer d’un trajet pénible à une liaison rapide.
| Destination | Distance | Temps Moyen | Opérateurs Clés | Tarif Standard (FCFA) | Tarif VIP (FCFA) | Observations |
| San-Pédro | 370 km | 6h30 | SBTA, UTB | 6 000 – 6 600 | 7 000+ | SBTA domine avec une offre pléthorique. La route côtière est privilégiée par rapport au contournement par Gagnoa. 18 |
| Divo / Lakota | ~200 km | 3h-4h | SBTA | 3 500 – 5 000 | – | Villes étapes majeures desservies par les lignes vers San-Pédro. 18 |
Analyse : San-Pédro est désormais accessible pour le tourisme de week-end et les affaires rapides. La stabilité des prix autour de 6 600 FCFA malgré la hausse générale des coûts témoigne d’une efficacité opérationnelle accrue grâce à la qualité du bitume (moins de casse matériel, rotation plus rapide des véhicules).
3.3 Corridor Nord : Abidjan ↔ Korhogo
L’axe le plus long et le plus sensible sur le plan sécuritaire.
| Destination | Distance | Temps Moyen | Opérateurs Clés | Tarif Standard (FCFA) | Tarif VIP (FCFA) | Observations |
| Korhogo | 565 km | 9h-10h | UTB, STC, Nour | 8 000 – 9 000 | 10 000 | Trajet éprouvant. Les compagnies transfrontalières (Nour/Diarra) offrent souvent des capacités robustes. 30 |
Analyse : Avec un tarif atteignant 10 000 FCFA en VIP, le coût du transport terrestre commence à peser lourdement sur les ménages. La durée du trajet et la fatigue inhérente rendent l’alternative aérienne particulièrement attractive pour ceux qui en ont les moyens.
3.4 Corridor Ouest : Abidjan ↔ Man
Une liaison complexe due au relief et à l’état variable de la chaussée.
| Destination | Distance | Temps Moyen | Opérateurs Clés | Tarif Standard (FCFA) | Tarif VIP (FCFA) | Observations |
| Man | 460 km | 8h-9h | UTB, MT | 9 000 – 10 000 | – | Le coût élevé (10 000 FCFA) reflète les coûts de maintenance véhicules plus élevés sur cet axe montagneux. 32 |
4. Le Transport Aérien : Une Alternative Stratégique
Air Côte d’Ivoire (HF) joue un rôle crucial dans le désenclavement intérieur, particulièrement pour les destinations éloignées où le différentiel de temps avec la route est le plus marqué.
4.1 Réseau et Fréquences
La compagnie nationale a structuré son hub d’Abidjan pour offrir des fréquences quotidiennes vers les capitales régionales majeures : San-Pédro, Korhogo, Bouaké, Man et Odienné.34 Les statistiques du premier trimestre 2024 montrent que Korhogo et San-Pédro sont les destinations domestiques les plus fréquentées, captant respectivement environ 31 % et 30 % du trafic intérieur.1
4.2 Tarification et Positionnement (2025-2026)
Le transport aérien reste un produit premium, mais les grilles tarifaires montrent une segmentation visant à capter une clientèle d’affaires et institutionnelle.
- Abidjan ↔ Korhogo : Les tarifs aller-retour oscillent entre 118 400 FCFA et 126 800 FCFA.35 Le gain de temps est spectaculaire (1h15 de vol contre 10h de route), justifiant le coût pour les professionnels.
- Abidjan ↔ San-Pédro : Des offres promotionnelles existent autour de 68 600 FCFA l’aller-retour à certaines périodes, rendant l’avion très compétitif face au car VIP (environ 14 000 FCFA AR) si l’on considère la fatigue et le risque routier.36
- Abidjan ↔ Man : Les tarifs débutent aux alentours de 93 500 FCFA aller-retour.37
Analyse Comparative : Pour un cadre voyageant à Korhogo, le ratio coût/temps de l’avion est imbattable malgré un prix dix fois supérieur au car. Pour San-Pédro, l’écart se resserre, l’avion devenant une option viable même pour la classe moyenne supérieure lors de promotions.
5. Environnement Réglementaire, Fiscal et Sécuritaire
Le fonctionnement du secteur est fortement impacté par les décisions étatiques et le contexte sécuritaire régional.
5.1 La Crise de la TVA et les Tensions Sociales (Mai 2025)
L’année 2025 a été marquée par une crise majeure entre le gouvernement et les transporteurs. L’annexe fiscale 2024-2025 a introduit l’application d’une TVA de 18 % sur les entreprises de transport réalisant un chiffre d’affaires supérieur à 200 millions de FCFA. Cette mesure visait directement les grandes compagnies formelles (UTB, SBTA), épargnant de facto le secteur informel (Massa/Gbaka) difficilement fiscalisable.
L’Association Patronale des Entreprises de Transport Terrestre (APETT-CI) a qualifié cette mesure de “bombe à retardement”, dénonçant une concurrence déloyale et une augmentation insoutenable des charges d’exploitation. Un préavis de grève de 72 heures avait été déposé pour la période du 26 au 28 mai 2025, menaçant de paralyser le pays.2 Bien que des négociations aient permis de lever le mot d’ordre in extremis 38, cet épisode a mis en lumière la fragilité économique du secteur formel face à la pression fiscale.
5.2 Inflation et Coût de la Vie
L’Indice des Prix à la Consommation (IPC) pour le transport a atteint des niveaux records fin 2024 et courant 2025, tiré par les coûts du carburant et des pièces de rechange.39 Cette inflation se répercute directement sur le pouvoir d’achat des usagers, rendant chaque augmentation tarifaire (comme le passage à 7 100 FCFA pour Bouaké) socialement explosive.
5.3 Sécurité Routière et Menaces Transfrontalières
- Coupeurs de Route : Fléau historique, le phénomène des coupeurs de route a connu une régression notable, particulièrement dans les zones sensibles comme le Bounkani, grâce à un maillage sécuritaire renforcé. Des rapports de 2025 font état de périodes sans attaques majeures depuis le lancement des campagnes agricoles.40
- Sécurité Routière : Malgré les efforts (vidéo-verbalisation, permis à points), l’accidentologie reste préoccupante, souvent liée à l’excès de vitesse des minicars “Massa” et à la fatigue des conducteurs sur les longs trajets. Le gouvernement maintient une pression constante pour le renouvellement du parc automobile.41
- Menace Djihadiste : La situation sécuritaire au nord (frontière burkinabè) impose une vigilance accrue. Les contrôles aux corridors sont fréquents, ce qui, tout en rassurant, allonge les temps de parcours vers des villes comme Korhogo ou Ferkessédougou.42
6. Synthèse et Recommandations pour l’Usager
En conclusion, se déplacer entre Abidjan et l’intérieur du pays en 2026 nécessite une arbitrage précis entre budget, temps et sécurité.
6.1 Tableau Récapitulatif d’Aide à la Décision
| Critère | Recommandation | Opérateurs Cibles |
| Sécurité Maximale | Privilégier l’avion pour le Nord/Ouest ou les autocars formels (VIP) pour le Centre/Sud. | Air Côte d’Ivoire, UTB, SBTA |
| Rapidité | Avion pour toutes destinations > 300km. | Air Côte d’Ivoire |
| Budget Serré | Autocars standards ou “Massa” (avec précaution). | Massa (Gare Adjamé), Compagnies Standards |
| Confort | Autocars “Prestige/VIP” ou Avion. | UTB VIP, SBTA VIP, AVS VIP |
6.2 Perspectives
Le secteur reste en attente d’une relance effective du transport ferroviaire voyageurs, seule véritable alternative de masse capable de désengorger l’axe Nord. D’ici là, la route restera le mode dominant, sous la pression constante des coûts énergétiques et de la régulation fiscale. Pour le voyageur, l’anticipation (réservation de billets, choix des horaires matinaux) est plus que jamais la clé d’une mobilité sereine en Côte d’Ivoire.



